George
* le deuxième texte

           

Catherine Des Roches, Les Œuvres, 1579


Catherine Des Roches, Les Œuvres, 1579

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Par Caroline Trotot
Enseignante-chercheuse à l'UPEM
2017-03-04 12:21:45

Les femmes de la Renaissance ont joué un rôle très important dans la constitution de la littérature en langue française. Plusieurs d’entre elles ont laissé des œuvres importantes, Pernette du Guillet, Louise Labé, Marie de Romieu ou Catherine des Roches par exemple. Ainsi Catherine des Roches a-t-elle animé avec sa mère Madeleine des Roches un cercle littéraire à Poitiers et publié plusieurs ouvrages avec elle. Les œuvres de 1579 contiennent, en particulier, les sonnets de Sincero à Charite et de Charite à Sincero. Les deux personnages, un homme et une femme, énoncent chacun leur tour une série de sonnets. Dans les sonnets de Sincero, Catherine Des Roches prend donc le masque d’un homme pour écrire l’amour et dans les sonnets de Charite, celui d’une femme. Les deux prénoms sont symboliques. Sincero évoque la sincérité et l’Italie. Charite rappelle la grâce (charis) des Grecs et l’univers de savoir humaniste. Catherine des Roches reprend des thèmes pétrarquistes pour en donner de nouvelles versions. Dans le premier poème, l’homme se présente sous la métaphore filée du navire sauvé par la dame des erreurs d’une jeunesse aveuglée par les sens. Dans le second, la dame prend le contre-pied de l’image pétrarquiste de la maîtresse qui asservit l’amant. Elle vante le profit de l’étude et de la vie sociale et déconseille à l’amant de se complaire dans la description de son amour. Le poème offre ainsi un jeu ironique sur les stéréotypes qui complète ceux des Continuations des Amours de Ronsard ou du poème « Contre les Pétrarquistes » de Du Bellay. Catherine des Roches offre ici le point de vue de la dame qui de manière inattendue ne se plaint pas mais invite à la liberté et à une vie autonome. Du lyrisme à l’ironie, Catherine Des Roches plie le sonnet à différentes modalités de la parole poétique.

Les extraits de textes :

Sonnet 128 des Amours de 1553 de Ronsard

RonsardO De Nepenthe & de liesse pleine
Chambrette heureuse, ou deus heureus flambeaus,
Les plus ardans, du ciel & les plus beaus
Me font escorte apres si longue peine.

Or je pardonne a la mer inhumaine,
Aus flots, aus vens, la traison de mes maus,
Puis que par tant & par tant de travaus,
Une main douce à si dous port me meine.

Adieu tourmente, adieu naufrage, adieu.
Vous flots cruels aieus du petit Dieu,
Qui dans mon sang à sa fleche souillée :

Ores ancré dedans le sein du port,
Par veu promis, j’appan dessus le bord
Aus dieus marins ma dépouille mouillée.


Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k700023/f155.item

Sonnet IX de Sincero à Charite, de Catherine Des Roches

Des RochesMa nef au gré des vents dedans l’onde poussée
Errait de toutes parts, quand votre heureuse main,
Piteuse1 de mon mal, me retira soudain,
En me sauvant des flots de la mer courroucée.

Follement aveuglé d’une erreur2 insensée,
Montrant que la raison m’était donnée en vain,
Je me laissais guider d’un erreur incertain
Lorsque votre bel œil arrêta ma pensée.

Maintenant je mourrais en mon cruel tourment3.
Mais de vos doux propos le doux enchantement
De cet âpre douleur promptement me délie.

Ainsi le saint honneur de vos perfections,
Conduisant sagement toutes mes actions,
Commande sur mes sens, mes pensers, et ma vie.

1 Piteuse : ayant pitié
2 Erreur : masc. et fém. égarement au sens propre et au sens moral. Le mot figure dans le premier sonnet du Canzoniere de Pétrarque « giovenile errore ».
3 Tourment : torture


Source : https://books.google.fr/books?id=3eYJi84WpQEC&lpg=PA94&ots=OYu-KsWMLJ&dq=nef%20au%20gré%20des%20vents&hl=fr&pg=PA92#v=onepage&q=nef%20au%20gr%C3%A9%20des%20vens&f=false

Sonnet XXVI de Charite à Sincero, de Catherine Des Roches

Des RochesJamais mon Sincero, je ne prendrai plaisir
De vous assujettir à des lois rigoureuses.
Ha ! vraiment je hais trop ces âmes langoureuses
Qui sans cause d’espoir renforcent leur désir.

Je vous saurai bon gré, s’il vous plaît, de choisir
Le temps le plus commode aux œuvres sérieuses ;
Mais ne me racontez vos plaintes amoureuses
Sinon quand vous serez aux heures de loisir.

La plus grand part du temps demeurez à l’étude,
Puis quand vous serez las de votre solitude,
De raisonner en vous, et de penser en moi,

Allez voir le Palais, et la paume, et l’escrime4,
Et les Dames d’honneur, de vertu, et d’estime,
Gardant toujours l’amour, l’espérance, et la foi.

4 Distractions du XVIe siècle ; le jeu de paume est l’ancêtre du tennis, très populaire au XVIe siècle.


Source : https://books.google.fr/books?id=3eYJi84WpQEC&lpg=PA94&ots=OYu-KsWMLJ&dq=temps%20de%20plus%20commode%20aux&hl=fr&pg=PA104#v=onepage&q=Le%20temps%20le%20plus%20commode%20aux%20%C5%93uvres%20s%C3%A9rieuses&f=false

Activités pédagogiques :

Pistes d’études à moduler selon les niveaux de classe

Reconnaître la forme sonnet et réfléchir aux différentes formes de parole qu’elle peut porter

  1. Combien y a-t-il de vers dans chaque poème ?
  2. Comment sont disposées les rimes ?
    Faire identifier la structure de faux miroir du sonnet et l’effet charnière du distique 4+4+2+4 , indépendamment de la typographie moderne (4+4+3+3). Le sonnet est une forme dynamique et close.
  3. Quel type de vers est choisi ? Ont-ils le même effet dans les deux poèmes ?
    À la Renaissance les alexandrins sont souvent considérés comme les vers proches de la prose, de la parole naturelle. Cependant, ils peuvent aussi être employés comme des vers adaptés au style élevé. Dans le premier poème, on peut remarquer les diérèses des vers 12 et 13 perfecti-ons acti-ons qui marquent une prononciation qui s’écarte de la parole ordinaire. Dans le second, en revanche, la proximité avec la conversation courante est cultivée.
  4. Combien y a-t-il de phrases dans chaque quatrain ? Combien de propositions indépendantes ou principales ? Quel effet cela produit-il ?
    Dans le premier poème on observe une phrase complexe par quatrain avec un système principale/subordonnée. La lecture se poursuit dans la continuité de ces unités syntaxiques et métriques. Dans le second poème, on observe plusieurs propositions principales ou indépendantes dans chaque quatrain, ce qui multiplie les prédicats et les arrêts.
  5. Identifiez les temps et les modes des verbes et caractérisez la différence entre les deux sonnets à partir de vos observations.
    Le sonnet IX commence par un récit avec un système passé simple/imparfait. Il poursuit avec un conditionnel présent puis avec des indicatifs présents. Le sonnet XXVI commence avec deux futurs simples et un présent de l’indicatif puis il enchaîne essentiellement des verbes à l’impératif présent. Le second sonnet se caractérise très fortement par des modes de la parole, alors que le premier commence par un récit fortement littéraire.
  6. Relevez les marques qui soulignent l’énonciation dans les quatrains du sonnet XXVI. Quel est leur effet ?
    À « Ha ! vraiment » et « s’il vous plaît », on peut ajouter « trop » qui ne change pas le sens mais marque l’implication émotionnelle. Ces formes imitent la parole naturelle et soulignent l’implication affective.
  7. Relevez le vocabulaire de la parole dans les deux sonnets. Commentez-le.

Les rapports masculin/féminin

  1. Dans le premier sonnet, relevez la marque orthographique qui montre que le locuteur est masculin.
  2. Dans le premier sonnet, quelles qualités le locuteur prête-t-il à la Dame ?
    Il lui prête toutes les qualités « le saint honneur de vos perfections ». Elle correspond à idéal néo-platonicien de beauté, de sagesse et de vertu.
  3. Comment la dame rompt-elle « l’enchantement » provoqué par son regard ?
    Ce sont ses « doux propos », la manière dont elle parle qui rassure.
  4. Dans le deuxième sonnet quel type d’amour souhaite la dame ?
    Elle souhaite une forme d’amour qui ne coupe ni du monde, ni de l’étude. Le dernier vers montre qu’il est constant et solide.

Écriture

  1. Imaginez un dialogue en prose entre Sincero et Charite qui exposent leur vision de l’amour, du discours sur l’amour et de la poésie.

Pour approfondir :

Crédits :

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